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publié dans le journal « Arts et Métiers », de juin 1983.
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CULTURE ET LOISIRS
IMAGINATIQUE
INVENTIQUE
CREATIQUE
INNOVATIQUE
SYSTEMIQUE
PRODUCTIQUE ,
ETC.
par
Pierre Bézier (Pa. 27)
En France, nous n'avons pas beaucoup de pétrole, nous n'avons pas trop
d'idées, mais nous sommes les champions toutes catégories dans le domaine du
vocabulaire
Words! Words! Words!
Shakespeare
Sunt verba et voces, et proeteratque nihil
Horace
Tu causes, tu causes...
R.
Queneau

Chaque
jour, à défaut de voir naître une entreprise, l'on constate l'éclosion d'un
néologisme, ou de plusieurs. Beaucoup ne sont, à dire le vrai, que de vieilles
défroques dont on pare des réalités plus ou moins anciennes, ou même vétustes.
En discutant avec le bureau d'études à propos de la valeur d'une tolérance ou de la forme d'un congé de raccordement, nous ignorions que nous pratiquions l'analyse de la valeur, value analysis ; l'artisan qui pliait et soudait les tôles constituant une table de dactylographe ne se doutait pas qu'il faisait de la bureautique, ni que le terme engloberait un. jour l'exploitation d'ordinateurs gigantesques.
Il
n'est plus maintenant une activité, si humble soit-elle, dont le nom ne se pare
d'une majestueuse désinence en « ique » ; il faut bien changer de
temps en temps, et le moment n'est plus où Molière se moquait des gens qui
ornaient leur patronyme d'un suffixe en « us » ou en « ès »
selon qu'ils voulaient se donner pour latinistes ou pour hellénisants.
Et pour avoir un nom qui se termine en
ès,
Je me fais appeler Monsieur Charitidès.
(Les Femmes savantes)
Installer
des convoyeurs à tapis, des tobogans ou des chemins de rouleaux, c'est de la
manutentique ; manipuler des objets, c'est de la robotique, et l'on s'attend à
voir fleurir la téléphonique, la gribouillique, la débrouillique et la
bafouillique. Tout cela se combinera pour engendrer la créatique et la
productique. Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser, comme champignons après
pluies d'automne.
En
attendant que les vocables soient légitimés au fil d'une prochaine homélie
dominicale, examinons comment a fonctionné un mécanisme intellectuel qui, de
l'imaginatique à l'inventique, à l'innovatique et à la créatique, aboutit à la
mise sur pied d'un système nouveau, en ses moyens sinon en ses buts.
Il
n'est pas question de prétendre décrire ici un procédé universel de
raisonnement, utilisable quelles que soient la nature du problème et la
personnalité de celui qui cherche à le résoudre. Une théorie sérieuse, si
jamais elle existe un jour en ce domaine, ne pourra être fondée que sur la
comparaison d'exemples nombreux et divers.
On
trouvera ici le rappel de rêveries plus ou moins irréalistes qui, après un long
mûrissement, ont conduit à la création d'un système bien concret; par des
comparaisons, des analogies entre des mécanismes cinématiques et des moyens
électroniques, la solution finale s'est dégagée.
Vers
1962, le problème était de créer une représentation mathématique, ou au moins
numérique, applicable au tracé des carrosseries et des outils d'emboutissage,
d'assemblage et de contrôle; elle permettrait de conduire, à l'aide d'un ordinateur,
les machines à dessiner et les fraiseuses en exploitant, particulièrement, les
propriétés de l'informatique et de la commande numérique.
II
était prévisible que le prix du système serait élevé et qu'il faudrait, pour qu'il s'amortisse de façon convenable,
qu'il soit capable de trouver aussi des applications dans les industries
aéronautiques et navales, pour ne citer que les plus importantes.
Sans se
bercer d'illusions, il était évident que le procédé, qui était encore à
inventer, devrait largement surclasser, en précision, en souplesse et en
rapidité, celui que la tradition des carrossiers avait élaboré en plusieurs
siècles.
A vrai
dire, une équipe de Citroën avait, dès cette époque, obtenu des résultats
appréciables, mais rien n'avait filtré, la discrétion étant une des
caractéristiques de l'usine de Javel. Il est très probable qu'elle s'était posé
un problème différent de celui auquel nous portions attention. Elle avait
surtout cherché à traduire en nombres des formes définies auparavant de façon
assez classique ; la solution venait s'intercaler entre la phase du Bureau
d'Études et celle des Méthodes ; les efforts avaient donc été orientés vers
l'interprétation plutôt que vers la conception directe des formes.
Une démarche préalable à l'abord du problème consistait à effectuer une analyse sérieuse des données ; sur le plan technique, pour connaître la séquence des opérations, il fallait interroger les spécialistes, dessinateurs, chefs de section, staffeurs, modeleurs, outilleurs, agents de méthodes, fondeurs, usineurs, ajusteurs en matrices et contrôleurs, afin de bien apprécier l'apport de chacun et les limites de son domaine, avec la part de responsabilité véritable qui lui incombait. Quant à discerner les contours de la pensée d'un styliste, c'est plus difficile pour un mécanicien; il y a peu de concepts communs entre un technicien soumis à l'impératif des nombres et un intuitif tout occupé de nuances impondérables et de subtilités.
L'équipement
du dessinateur se composait de règles, de compas de pistolets et de lattes.
La mécanique
des milieux continus, extension de la résistance des matériaux, montre que la
forme d'une latte peut, au prix d'une approximation très acceptable, être
représentée par une fonction complète du troisième degré, pourvu que l'on
néglige l'effet du frottement au droit des poids qui la maintiennent en place.
Pendant
la période de réflexion préliminaire, la mathématique ne tenait pas une grande
place, mais il n'y avait pas de doute sur l'importance fondamentale du rôle qu'elle
serait rapidement appelée à jouer. II était donc grand temps de rafraîchir des
notions qui sommeillaient depuis plusieurs décennies, et même d'en acquérir un
solide complément en absorbant ou en parcourant les travaux de MM. Haag,
Appelle, Lebesgue, Darboux, Ribaucourt, Serret, Frenet, Joulia, Dupin,
Kauffmann, Meusnier, Hocquenghem, Chastenet de Géry, et de quelques autres ; ce
qui ne facilitait pas la tâche, c'est la variété des symboles et des notations
utilisées par l'un ou l'autre.
Il fallait aussi se tenir informé de ce que la presse technique et scientifique anglo‑saxonne publiait sur les travaux accomplis, en particulier aux U.S.A. dans les universités et chez les constructeurs d'avions, d'automobiles et de bateaux.
Pour en
revenir à des conceptions beaucoup plus terre-à-terre, on pouvait penser à
décomposer une grande courbe en une suite d'arcs de cercle ou de parabole se
raccordant entre eux de façon suffisante pour que les discontinuités de pente
et de courbure soient pratiquement acceptables. Les fabricants de systèmes de
commande numérique avaient presque tous inclus dans le logiciel de leur
ordinateur la possibilité de placer bout à bout des arcs de cercle et de
parabole.
Afin de
constituer l'« état-civil » d'un arc de courbe, on aurait pu songer
aussi à tracer une graduation sur le bord d'un pistolet; les deux extrémités de
l'arc seraient alors définies, d'une part, à l'aide de leurs coordonnées
cartésiennes et. d'autre part, avec les valeurs des graduations portées sur la
face du pistolet (fig. 1).

La
méthode était médiocrement séduisante, car elle serait lourde à manier et, de
plus, elle n'aurait pas été applicable aux lignes définies par une latte.


Pour
donner au dessinateur une sorte de pistolet déformable on pouvait imaginer un
cadre carré (fig. 2), portant des fils tendus dont les intersections,
matérialisées par des perles, seraient situées sur un quart de cercle. En
déformant le cadre pour en faire un losange, on verrait les perles s'aligner
sur un quart d'ellipse ; en remplaçant les côtés rigides par des pantographes,
on substituerait des parallélogrammes aux losanges (fig. 4), et la variété des
ellipses s'accroîtrait. Il suffirait d'entrer en archives les coordonnées de
trois sommets du parallélogramme pour que l'arc d'ellipse soit déterminé ; de
plus (fig. 5), les deux côtés ainsi connus matérialiseraient les tangentes aux
deux extrémités de l'arc.


Tout
cela n'était évidemment qu'une vue de l'esprit, car la matérialisation de la
ligne ne serait pas facile si l'on ne faisait pas recours à un ordinateur, mais
cela correspondait bien, en son principe, au désir de donner, à l'aide de seuls
chiffres, une identité à un arc de courbe ; la traduction analytique du tracé
ne poserait aucun problème.
Avoir
le droit d'utiliser exclusivement des arcs d'ellipse compris entre deux
diamètres conjugués peut constituer une restriction gênante, et il est naturel
d'essayer de s'en affranchir.
Les salles
de conférence sont munies d'un projecteur en forme de lampe-torche grâce à quoi
l'orateur projette une petite figure lumineuse, généralement une flèche, pour
désigner un point sur l'image qui paraît sur l'écran.
Partant
de cette idée, on peut imaginer de fournir au dessinateur un appareil de
projection qu'il serait libre de déplacer et d'orienter à son gré devant une
planche à dessin verticale. L'enregistrement des six coordonnées (fig. 6)
linéaires et angulaires liées à l'axe du projecteur définirait l'arc de courbe
projeté. On pourrait même assouplir encore ce moyen en munissant l'appareil de
plusieurs clichés représentant des courbes échelonnées entre le quart de cercle
et la parabole, ou même l’astroïde.

De
toute évidence, la solution n'était pas réaliste. Eût-on pu matérialiser la
projection sur un plan recouvert d'un enduit photosensible qu'il aurait fallu
réaliser un objectif dont le plan focal aurait pris n'importe quelle position
par rapport à l'axe optique du projecteur. Les fabricants de zooms s'en
seraient arraché les cheveux; cependant, le principe pouvait se traduire
aisément, grâce aux propriétés de la géométrie projective, par des formules
trigonométriques dont un ordinateur aurait fait aisément son affaire ; il y
avait donc peut-être là une amorce de solution.
Évidemment,
définir une courbe plane quelconque en mettant bout à bout des arcs d'ellipse
ou de parabole peut constituer une solution acceptable, mais cela ne permet pas
de traduire fidèlement une ligne munie d'un point d'inflexion car il faut,
théoriquement, que le rayon de courbure soit infini ; mais en faisant
usage de deux arcs ayant un fort rayon, on devrait obtenir une approximation
acceptable. D'ailleurs, il n'est pas certain qu'une courbure nulle plaise
vraiment à l'œil car l'on aperçoit, en ce point, une sorte de méplat.
Un
dessinateur définit tout naturellement une surface par une série de sections
planes. D'abord, ce sont des courbes qui ont au moins l'avantage d'avoir deux
projections faciles à tracer. Sur une maquette, il est commode de mesurer les
cotes de points qui leur appartiennent puisqu'il suffit de bloquer un des
mouvements de l'appareil, qu'il soit un simple trusquin, un cadre muni d'un fil
à plomb ou bien un pont de métrologie perfectionné. Et puis, à partir du dessin
il est aisé de réaliser des calibres qui servent à établir un maître-modèle ou
à vérifier les outils de presse, les montages d'assemblage et les pièces
embouties.
L'inconvénient,
c'est qu'un styliste n'établit pas sa maquette autour de sections planes,
mais à partir de lignes principales qui sont presque toutes des courbes
gauches : ligne de ceinture, ligne de carre, ligne de bas de jupe, arête
de capot, entourage de parebrise et de lunette, etc. En fin de compte, la seule
section plane qui joue un rôle esthétique, c'est la trace sur le plan de
symétrie.
Puisque
l'on veut obtenir un système qu'un styliste puisse employer lui-même, il faut
lui donner le moyen de définir aisément des courbes gauches.
Évidemment,
on pourrait considérer une ligne gauche comme l'intersection de deux cylindres
droits à directrice plane, mais il est douteux qu'un styliste accepte de s'astreindre
à tracer une épure sur le mur et sur le plancher (fig. 7) de l'atelier où l'on confectionne les maquettes. Quant à modeler
une courbe en agissant simultanément sur ses deux projections, ce doit être un
exercice difficile à effectuer.

Si l'on
voulait adapter dans l'espace les propriétés d'une latte, il faudrait employer
une tringle à section circulaire tirée par des fils d'orientations diverses et
chargés (fig. 8) par des poids ou des ressorts appropriés; ce serait
pratiquement irréalisable.

Il vaut
mieux revenir alors à l'idée d'une courbe de base inscrite dans un cadre
déformable, et que le calcul permet de définir point par point dès que le
cadre est déterminé par les coordonnées de plusieurs de ses sommets.
Tout
naturellement, on passe alors du carré transformé en parallélogramme au cube
(fig. 9) que l'on déforme pour en faire un parallélépipède (Fig. 10). Dans le
carré, an avait imaginé d'inscrire un quart de cercle comme courbe de base. La
première idée qui peut germer dans l'esprit d'un mécanicien, c'est d'employer
l'intersection de deux quarts de cylindres circulaires. La représentation
mathématique fait appel aux fonctions harmoniques, et un ordinateur s'en
accommode fort bien.


Pour
définir un parallélépipède, la logique voudrait que le dessinateur emploie les
trois coordonnées de l’origine et des extrémités des trois vecteurs de base du
système de référence oblique ainsi constitué ; mais ce qui intéresse
l'opérateur, c'est de connaître aussi le point final de l'arc de courbe, et sa
tangente ; il serait ainsi obligé de tracer chaque fois les douze arêtes, et le
dessin serait surchargé de lignes de construction. En mettant bout à bout les
arêtes qui sont équipollentes de celles qui sont issues de l'origine, on
obtient un polygone qui définit la courbe, et dont les coordonnées des quatre
sommets sont combinées pour fournir les coefficients nécessaires à
l'ordinateur (fig. 10).
Afin de donner satisfaction aux superstitions de certains stylistes, on aurait même pu laisser chacun libre de choisir sa propre courbe de base et d'en garder secrète la définition; les premières expériences, accomplies avec une courbe unique, ont confirmé que ces prétentions étaient dénuées de tout fondement, et l'on s'est dispensé d'une complication superflue.
Les
courbes dérivées de deux quarts de cylindres pouvaient revêtir des formes
beaucoup plus variées que celles qui étaient définies à l'aide d'un carré (fig.
11) ; pour obtenir une ligne de grande longueur, il n'était donc plus
nécessaire de juxtaposer beaucoup de petits arcs d'ellipses ; cette propriété
est importante car le nombre des carreaux croit comme le carré de celui des
segments qui constituent leurs limites.

Pour
étendre encore plus la variété des formes, on est conduit naturellement à
imaginer un espace ayant plus de trois dimensions (fig. 12) et, par conséquent,
à utiliser des polygones caractéristiques ayant un nombre de côtés supérieur à
trois (fig. 13). Après quelques heures d'entraînement, on manie sans difficulté
des polygones ayant cinq ou six côtés. Il vaut mieux alors que les fonctions
harmoniques soient remplacées par des polynomiales, cela simplifie les programmes d'ordinateur et
un opérateur n'y trouve aucune différence. Faute d'un ordinateur disponible,
quelques feuilles de papier millimétré et une table de logarithmes ont suffit à
en établir la preuve.


La
forme des fonctions représentant la courbe de base résulte directement de
conditions assurant un maximum de simplicité. Bien que la théorie soit un peu
abstraite, son usage demeure très simple. Ce qui importe plus que le degré
d'élaboration du principe, c'est la facilité de son application.
Matérialiser
des courbes, planes ou gauches, situées sur une surface, ce n'était qu'un
début, et il était indispensable de définir celle-ci dans sa totalité.
Puisqu'il
était certain qu'une ligne ne pouvait, en général, résulter que de la
juxtaposition d'arcs plus ou moins longs, il était irréaliste d'essayer de
définir d'un seul coup une forme aussi compliquée que celle d'une caisse de
voiture ou même d'une coque de bateau. Évidemment, il faudrait recourir à une juxtaposition
de carreaux tangents entre eux.
Une
théorie extrêmement ingénieuse avait été mise au point par Steve Coons (1)
brillant ingénieur américain, mais elle souffrait de quelques lacunes et, de
plus, sa manipulation demandait certaines connaissances mathématiques dont les
dessinateurs, et plus encore les stylistes, n'avaient pas eu jusqu'alors besoin
de faire usage. Il paraissait donc nécessaire de chercher une autre solution
qui se prêterait mieux à un emploi instinctif.
(1) Voir. Essai de définition numérique
des courbes et surfaces expérimentales, Réf.
bibliothèque P 4614.
Les
mouleurs professionnels pratiquent couramment la méthode dite du
« troussage », qui consiste à mettre en forme le sable d'un noyau à
l'aide d'une planche de profil adéquat, que l'on déplace en la guidant sur les
bords de la boite qui le contient (fig. 14). Les configurations ainsi obtenues
sont assez simples, car la planche a un profil constant et les bords de la
boite ont généralement une courbure qui évolue peu; afin d'obtenir des volumes
plus variés, on .pourrait donner aux bords une forme plus compliquée mais, pour
aller plus loin, il faudrait pouvoir modifier le profil de la planche pendant
son déplacement ; un laboratoire hollandais a essayé de tailler un bloc de
polystyrène expansé à l'aide d'une lame flexible chauffée dont on faisait
varier la courbure en agissant sur ses deux moments d'encastrement.

Les
possibilités pratiques d'une telle solution sont très limitées, mais celle-ci
posséda une analogie avec une conception géométrique :les deux courbes de
guidage AB et CD (fig. 15) sont les côtés opposés d'un carreau, et on les
définit à l'aide de leur polygone caractéristique; ce sont les directrices de la
surface. Quant à fa courbe EF qui engendre la surface en se déplaçant de AC à
BD, elle est aussi définie par son polygone. Les trajectoires de ses deux
extrémités sont les directrices déjà citées; il faut ensuite caractériser les
courbes GH et JK qui sont les lieux des sommets intermédiaires de ta
génératrice; en joignant les sommets homologues de ces polygones, on
matérialise un réseau qui joue, vis-à-vis de la surface du carreau, un rôle
analogue à celui d'un polygone à l'égard d'une courbe. Ainsi, les coordonnées
de tout point de la surface sont définies par les valeurs de deux paramètres,
et l'ordinateur les calcule sans difficulté.

L'idée
fondamentale étant ainsi établie, restait à développer les solutions des problèmes
annexes qui, l'un après l'autre, venaient se présenter au cours des applications
particulières : conditions de raccordement entre carreaux, surfaces
dégénérées, etc.; ce n'était plus qu'un travail de développement mathématique
de difficulté moyenne, et qui ne modifiait en rien le principe de base de la
méthode.
Ainsi,
de proche en proche, un système s'est élaboré. En essayant de suivre l'évolution
d'une réflexion, l'on constate que la première idée ‑parallélogramme,
pantographe‑ est la manifestation d'habitudes acquises au cours d'études
où la cinématique et la mécanique étaient largement prédominantes. De là, on
est passé à une hypothèse où l'optique et la géométrie jouaient le rôle
principal ; peut-être cela résultait-il d'une formation militaire où la
topographie, la géométrie et la cosmographie tenaient une place importante. Le
raisonnement s'est poursuivi dans un domaine à la fois mathématique ‑référentiels
multidimensionnels, espaces paramétriques‑ et informatique. II faut en
effet qu'une théorie, quelque séduisante qu'elle puisse paraître, n'impose
pas des contraintes insupportables à l'ordinateur chargé de la mettre en
action.
On
observera que toutes les étapes du raisonnement ont entre elles un point commun
: à chacune correspond l'idée d'un moyen matériel, sans doute primitif, mais
dont pourrait découler une solution plus ou moins viable.
L'ingénieur
doit être en effet l'homme qui définit le « quoi » et le
« comment ». Il ne désigne pas seulement un but, mais la voie qui y
conduit, et il s'y engage le premier. Sans cela, il ne reste plus qu’à le classer
dans la tribu, ô! combien prolifique, des « Nyaka », en attendant
qu'il trouve place dans celle des « Nyaveka ».
Avant
d'examiner plus loin cette étude, il faut observer que, dans le cas présent, il
aurait été bien difficile d'aboutir à quelque chose de viable sans faire appel
à quelques notions de géométrie élémentaire, cette géométrie qui, depuis
quelque temps déjà, semble frappée d'une inquiétante défaveur, pour ne point parler
d'ostracisme. Chaque idée, chaque hypothèse s'est traduite d'abord par une
figure ; les premières étaient fort simples, et les suivantes à peine un peu
moins.
II
faudrait une exceptionnelle aptitude à l'abstraction pour se passer, en un tel
cas, de l'aide de la géométrie et pour élaborer, sans papier ni crayon, une
image mentale d'un tracé quelque peu compliqué. Par exemple, les figures 9 et
11 sont équivalentes à l'expression

Sans
doute ces formules sont-elles, après une, remise en forme adéquate, celles qui
conviennent le mieux à la conduite d'un ordinateur, mais on peut, sans grand
risque, parier que beaucoup de gens partageront, dans le cas présent, la
préférence de Napoléon pour les « brefs croquis ».
Quelle
part, dans l'élaboration d'un système, faut-il accorder à l'imagination, à
l'expérience et aux connaissances théoriques? A cette question, il est
impossible de répondre par des nombres et des statistiques. L'expérience et les
connaissances théoriques jouent un rôle qui n'est pas toujours clairement
perçu ; l'imagination semble un don brillant, spontané, accordé gratuitement
par un hasard bienveillant ou, ce qui est un peu la même chose, par une
dotation chromosomique favorable ; ne tire-t-elle pas, au contraire, la plus
grande part de sa valeur des connaissances acquises au cours des études et de
la vie professionnelle? Ne se manifesterait-elle pas souvent par la
résurgence de souvenirs enregistrés en un clin d'œil, puis oubliés mais tapis,
à l'état latent, dans un repli du subconscient?
L'imagination,
l'inventivité, la créativité ne seraient-elles pas, en fin de compte, le fruit d'une aptitude à relier entre elles des notions qui, à première vue, semblent fort
étrangères les unes aux autres : mécanique. électronique, physique, cinématique.
informatique, optique, fonderie, etc., à saisir des analogies et à passer sans
trop d'effort d'un domaine à l'autre ?
Les
psychologues sauront-ils un jour détecter un don d'imagination applicable au
domaine scientifique et technique?
Parviendra-t-on
à le cultiver et à le développer ? Lui trouvera-t-on un lien subtil avec le
sens de l'humour qui fait apparaître des relations inattendues entre des faits
ou des notions n'ayant pas de connexions apparentes ? Restera-t-il une aptitude
mystérieusement dévolue à certains alors que, chez d'autres, prédominent le
sang-froid et la circonspection ? Ce qui importe, c'est que ceux-ci, de temps
en temps, lâchent la bride aux premiers.
« J'ai réussi, disait Henry 1er Ford, parce que j'ai laissé quelques fous essayer ce que des gens sages me déconseillaient d'entreprendre. »